Le
pêcheur (fiction
- extrait)

Tous les jours, un monde entier défile sur le pont de la Machine
: fonctionnaires diplomatiques ou simples secrétaires internationaux
gravant leur itinéraire d'un pas de sénateur, employés
de banques traçant à enjambées bien régulières
la droite ligne de leur existence, étudiants griffonnant de leur
pas sur le sol toute les différences d'avec leurs aînés,
étrangers de tous horizons, en situation légale ou non,
frôlant l'asphalte d'un pointillé qui se dissout lentement
sous le soleil de juin. Chacun ressent, tout comme les poules de l'histoire,
le réel besoin d'aller de l'autre côté du pont, sous
l'œil attentif d'un vieux pêcheur.
Sur ce pont, les gens passent, c'est sûr. Il y en a bien qui s'arrêtent
un moment. Ceux qui, par exemple, sont surpris de voir le Rhône
si clair et fringant à sa sortie du lac Léman. Pour un peu,
il ferait le torrent alpin, le bougre. Du moins peut-on le croire tant
que l'on a pas vu, un peu plus loin, l'Arve qui descend tout droit du
Mont-Blanc fulminante d'eau trouble torrentueuse chargée des poussières
de la montagne, pour aller se jeter dans le grand fleuve au niveau du
quartier de la Jonction. D'autres restent un peu plus longtemps sur le
pont : la mendiante (la seule que j'ai pu voir dans la ville) adossée
à la palissade et qui marmonne les formules d'usage (mais que peut
elle espérer ici ?). Les employés de la ville, aussi, qui
viennent vérifier le vieux système d'écluses à
chaîne, et qui ne cessent d'effectuer des mesures (c'est important
ici, la mesure). Il y a aussi, bien sûr, le vieux pêcheur
au cadre, avec son sac à trésors. Il a l'assurance tranquille
de ceux qui savent qu'ils vont prendre quelque chose. Et pour sûr
qu'il prend au moins l'air en regardant passer le monde, quand bien même
il ne passe guère de poissons auprès de ses hameçons.
C'est du moins ce que j'imagine, ne m'étant jamais arrêté
assez longtemps à ses côtés pour l'observer attentivement,
par peur de faire désordre.
.../...
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