Feux de pierres

M...

 
 

 

l'usager

Depuis le début de ce voyage, c'est la première fois que je me retrouve dans un wagon vide. Nous fonçons dans les ténèbres, et, dans ce tunnel, il est impossible de savoir quand aura lieu le prochain arrêt. Lorsque j'ai pris cette rame, je me trouvais à la station 16. Ce qui est curieux dans cette ligne, c'est que les stations n'ont pas des numéros qui se suivent; il n'y a de plan nulle part. Toujours un quai, illuminé, quelques affiches, photos de mannequins, de visages, de silhouettes, pas de nom, un escalier. Je suis toujours le seul à descendre, et jamais personne ne monte.

La dernière station, la 4, menait à une cour d'immeuble. Quelques rectangles jaunes se dessinaient dans l'obscurité, aux étages supérieurs. On ne voyait pas le ciel, ni les toits des maisons. J’avais cherché une issue, mais la seule porte que j’avais pu trouver était close. Lourde porte de bois, sombre et crasseuse,à laquelle j’avais longtemps frappé, sans percevoir même l'écho de mes coups. J’étais resté devant cette porte jusqu'à ce que le froid et l'humidité de la nuit traversent mes vêtements et m'obligent à retourner sur mes pas. Alors j’étais retourné sur le quai. Une rame semblait m’attendre. Je suis monté dedans et, derrière moi des portes avaient claqué. La rame s’était ensuite mise en marche.

Je ne sais plus depuis quand je circule ainsi, de station en station. J'étais dans la ville de M… depuis une semaine environ lorsque j’avais décidé d’emprunter son métro pour la première fois, me jugeant trop fatigué pour circuler à pied comme j’avais pris l’habitude de le faire.
Je m’étais endormi dès le départ, je ne m’étais réveillé qu'au terminus. Sur le quai, en face, attendait ce qui devait devenir la première rame de cette aventure. Peut être à ce moment là avais-je encore le pouvoir de décider...

De toute façon, maintenant, il est trop tard. Les tunnels se succèdent aux tunnels, les stations aux stations. Je me nourris aux distributeurs qui se trouvent quelquefois sur les quais, et somnole dans les wagons entre deux arrêts. Le convoi ralentit, annonçant le prochain arrêt. Dans la lumière, bientôt, défilent les premières affiches de la station 80. J'ai toujours l'espoir et la crainte de retrouver une station à laquelle je me suis déjà arrêté. Cela donnerait une limite à ce périple, mais quelle limite, malheureusement ! Pris au piège, je serais condamné à refaire chaque station dans l'espoir de trouver une issue que je n'avais pas dénichée la première fois. Mais ce n'est pas pour cette fois-ci…

Il n'y a pas d'escalier, mais un couloir carrelé. Il se divise bientôt en deux, et je décide de partir à gauche, en repérant mon choix d'une feuille froissée prise à mon agenda. Le premier trajet ainsi effectué, après maints embranchements, m'a mené au quai de la station 80, ainsi que tous les autres. A peine ai-je terminé le dernier qu’une rame vient s’arrêter le long du quai. Le compartiment est bondé, cette fois-ci. Tous silencieux, subissant les tressautements et le bruit infernal de la rame. Ils regardent fixement devant eux, leurs mains posées sur leurs genoux, ou bien les murs noirs défilant à toute allure. Depuis longtemps j'ai renoncé à leur adresser la parole : ils semblent à peine remarquer que je leur parle, et ne me répondent que lorsque je leur demande l'heure; j'ai abandonné le jour (mais quel jour ?) où je me suis aperçu que chacun avait une heure différente. Ce qui est le plus frappant, c'est qu'ils semblent vivre au rythme de leur montre, sans tenir compte des autres. Ainsi, ceux qui ont 6 heures du matin sont ensommeillés et rasés de frais, tandis que ceux qui ont 20 heures semblent visiblement fatigués de leur journée.

Déjà, dans la lumière soudain revenue, défilent les premières affiches... Sur le quai, mes yeux ne cherchent plus le numéro de la station... Lorsque le train s'est arrêté, la portière s'est ouverte devant une grande photo, capturant mon regard. Je suis descendu et suis resté immobile, devant cet immense portrait de moi-même, le sang glacé. C'est bien moi, incontestablement, placardé sur ces murs courbes, reflétant la lumière vive des néons.

Je ne comprends pas.

Mais peut-être, cette fois-ci, va-t-il y avoir une porte ouverte au bout des escaliers. ?!! A leur sommet j’arrive dans un long couloir de céramique, qui tourne au bout à angle droit. Et tout au fond vient de déboucher un homme : il est vêtu d'une veste et d'un pantalon de chasseur, et chaussé de bottes hautes. Une cape sombre est jetée sur ses larges épaules. Ses traits sont masqués par l'ombre d'un chapeau à larges bords. Nous nous sommes arrêtés presque ensemble, face à face, chacun à un bout du couloir. Avant que je n'aie le temps de comprendre ce qui se passe, mon esprit enregistre le brusque mouvement de l'homme, l'éclair aveuglant, et une atroce douleur à la jambe qui me jette en arrière. Le bruit de l'explosion du fusil se répercute sur les parois du couloir, et, à travers les larmes de douleur, je distingue à peine le sang qui s'écoule le long de ma jambe. Alors je comprends et, dans un brusque sursaut, insensible à la douleur, je me précipite dans les escaliers...

...

Je viens de reprendre conscience, sur le quai nu et désert, au bas de l'escalier. Les lourds pas bottés se répercutent de plus en plus fort le long des murs. Je me traîne jusqu'au pied de mon immense portrait, et attends, appuyé sur les coudes. L'homme descend tranquillement les marches, sûr de son fait, le fusil pointé vers le bas. C'est alors, qu'en un dernier regard désespéré autour de moi, je m'aperçois que c'est la seule station de tout mon voyage absurde où il n'y ait pas une nouvelle rame qui attende, portes ouvertes, prête à m'emmener.


 

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© Daniel Bouillot - 2007