Feux de pierres

New-York

 

 


Le témoin

Une fenêtre d'hôtel miteux à deux pas de Broadway, tout juste le temps de prendre cette mauvaise photo au travers des carreaux sales avant de filer à la recherche d'un autre point de chute -La première rencontre avec New-York fut quelque peu rude et démesurée - Oubliées, les photos de magazines sur papier glacé : il y a trop peu de ciel au-dessus du piéton de Manhattan pour laisser une place au rêve. Ces heures de routes depuis Montréal, la ville qui prend ses aises le long du Saint-Laurent, ce lent accroissement du trafic dans le lacis de plus en plus dense des autoroutes urbaines,et ce lent épaississement de l'air sous l'effet du smog, ont créé les conditions d'un profond ébranlement dont les premiers effets se sont faits sentir dès l'arrivée dans Harlem.

 


Le voyageur (fiction - extrait)

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Quel confort cet hôtel ! Un lit métallique occupe une bonne partie de la pièce sombre aux murs grisâtres. Dessus, un matelas informe, et un drap de grosse toile mal plié. Au centre, une table de bois brut sur laquelle trône un vieux téléphone noir. Dans le coin, un évier jaunâtre et un torchon. Ah ! Pardon ! Un lavabo et une serviette de toilette, rétorquerait la réception de l'hôtel... Tout cela l'irrite d'autant plus qu'il est obligé de rester à attendre le coup de fil qui lui précisera comment se défaire ce soir même de l'enveloppe qui lui a été confiée. Bah, il cherchera un meilleur hôtel demain. En attendant, il défait ses affaires près du lit, sauf l'enveloppe qu'il pose sur la table, et sa nouvelle mascotte qu'il installe près de la fenêtre. C'est une peluche achetée au Canada représentant un renne, ou plutôt un élan. Il a de lourdes cornes de velours, un gros nez, des yeux vaguement ahuris et une mine d'autant plus impayable qu'il est affublé des accessoires vestimentaires qui font couleur locale : une grande écharpe de laine et un bonnet à pompon de couleur rouge.

Il exhume son appareil photo du fond du sac. Depuis son arrivée, il n'a pas encore eu le temps de faire un seul cliché. Si cela continue il reviendra sans un seul souvenir, pas même une trace, une preuve de son passage. Presque machinalement, par superstition, il cadre la fenêtre et appuie sur le déclencheur sans trop s'attarder sur les réglages. Le téléphone sonne. Il est 20H30. Il commence à avoir faim. Une voix masculine s'assure de son identité dans un anglais lent et très articulé. Il serait bien incapable d'en identifier l'origine ou l'accent. Les explications sont brèves et son doigt les suit sans difficultés sur le plan. Une heure pour faire ce trajet lui semble un délai raisonnable. Il raccroche, prend l'enveloppe et quitte la chambre.

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Le scholiaste

Vue depuis la fenêtre de l'hôtel, la ville est découpée en rectangles allongés, pâles, inégaux, asymétriques, comme un défi à la verticalité régulière et absolue des buildings, silhouettes fantômatiques tapissant l'arrière-plan. Ce n'est pas un cliché de carte postale qui se distingue ainsi au travers des vitres opalines, mais une espèce d'arrière-cour à l'échelle de la mégalopole, spectacle glauque depuis chambre sinistre. Dans cette dissection de la verticalité, trois rectangles jouent les dissidents : l'un s'amuse à étendre des rectangles dans son rectangle, tandis que l'autre se la joue cylindres pointus. Le troisième est passé à l'ombre, et c'est contre celui-ci que s'adosse la peluche emmitouflée, ce qui semble fort opportun vu qu'on distingue un climatiseur… Froid contre chaud, lumière contre obscurité, démesure contre étroitesse : dans ces affrontements sans issue, sous le bonnet rouge, le blanc d’un œil écarquillé appelle le sourire.

 


Le cynique

New York: A third-rate Babylon.

(New-York : une Babylone de troisième ordre)

H. L. Mencken (1880 - 1956)


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© Daniel Bouillot - 2006