Feux de pierres

Tours

 

le revenant

L'homme enfin se décide à descendre l'avenue. Il marche à pas pesants, le dos courbé, comme si sa valise était trop lourde pour lui, comme s'il lui fallait traîner une malle. De sa débauche de regards perdus alentours, il ne reste plus que la fixité de celui qui regarde le bout de ses souliers pour éviter les possibles étrons. Il avance, l'homme, indifférent aux premières bousculades à la sortie des magasins qui s'ébrouent dans la lumière. Détour d'un jardin public qui lumine, sous le soleil encore chaud, un rare invité attendant l'hiver. Ruelle du coin de l'œil menant aux grilles de l'enfance écolière. Monstre de porche obscur recelant quelques effluves musicales. L'homme n'en mène pas très large.

 

Ayant cru bien faire en quittant l'avenue, je me laisse aborder par chaque lieu jailli de nulle part et qui s'installe ici, à sa place dans un moiré d'espace et de temps qui se forme tout seul au rythme de mes pas, et qui s'anime dans une mouvance confondante. Le jardin public de mon premier rendez-vous amoureux, là, au fond, près de la statue sous les arbres, le banc de gauche. Elle avait posé la tête sur mon épaule après un temps infini de silences transis, et j'en avais mis autant pour me rapprocher de ses lèvres. La cathédrale et ses deux tours dentelées qui veillent leur petit monde. La ruelle, plus loin, qui ramène aux larges grilles en fer forgé peint en vert de l'entrée du lycée, avec, à côté, la porte sombre du concierge qu'il faut passer lorsque l'on arrive en retard. Les vantaux du Grand Théâtre qui s'ouvrent sur l'escalier sombre qui mène aux loges. Je m'y étais fait harponner un matin de printemps par une bourrasque de chœurs issue d'une répétition terrée dans les entrailles du bâtiment. Il m'avait fallu plusieurs jours de recherches effrénées pour en retrouver la signature : les Carmina Burana de Carl Orff, qui ne m'avaient plus jamais, dès lors, fait cet effet. Les boutiques : celles qui sont restées, et les nouvelles, toutes fraîches. Chaque détail, par sa juste place, prend l'importance de l'essentiel, mais il reste trop fugitif pour laisser éclater tout son signifiant. Je me laisse porter par des pas qui savent mieux que moi où aller, pourquoi, quand. La ville les accueille en grande sœur qu'elle fut pour eux : toujours prévenante, prête à leur offrir une petite surprise du coin de la rue. La ville n'aime guère ceux qui s'en vont. Elle préfère le bruit, le mouvement, la compagnie, les éclats de voix, les bruits de mécaniques. Elle aime les éboueurs du petit matin et leurs invectives à grands renforts de poubelles qui pétardent et s'éclatent, vides, sur le trottoir. Les matinaux, les insomniaques, les ouvreurs de volets, les voluteurs de café et de croissants chauds. Puis le grand éveil, les buées de sommeil qui viennent s'enfermer dans les bureaux, les salles de classe et les magasins. Les petits vieux. Elle aime aussi les petits vieux quand elle les aide à compter les pas qu'ils font encore avec elle à ce jour. Peut-être m'aime-t-elle encore un peu, maintenant. Peut-être.

 


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© Daniel Bouillot - 2006