| Le
témoin

Zürich, ville d'affaires, du moins est-ce ainsi
que je l'ai connue, avec la crainte respectueuse qui m'avait été
transmise par les genevois, surtout lorsqu'on reste désespérément
francophone. Une ville aux apparences calmes et froides : la saison toute
en gris y était sûrement pour quelque chose. J'ai appris
depuis que cette ville était capable du meilleur comme du pire.
Hormis cet inaltérable souvenir d'embarras en allant à la
rencontre d'importants décideurs, je conserve aussi l'empreinte
forte de ma rencontre avec les portes de l'enfer de Rodin à l'entrée
du Kunsthaus.
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Le
convoyeur (fiction - extrait)

.../...
La mallette me pèse, et le chemin plus long que
je ne pensais. Cette ville m'étouffe. Après être descendu
dans une immense galerie commerciale souterraine, je suis remonté
à l'air libre sur un large boulevard aux bâtiments terriblement
consistants, pour enfiler ensuite un grand pont, puis m'aventurer au centre
d'un immense carrefour encombré, avant d'affronter les flancs d'une
bonne colline. N'arrivant point à trouver l'accès à
un funiculaire que l'on m'avait sommairement indiqué, je prends
une rue dont la pente n'a rien d'encourageant. Qu'importe. Mon but n'est
sûrement plus bien loin, maintenant. J'ai hâte d'en finir
avec cette corvée méprisable.
Dans la rampe, la mallette est devenue beaucoup trop
pesante, douloureuse à faire hurler les phalanges. J'ai tout à
coup le sentiment de tenir dans la main quelque chose qui ne devrait plus
exister, que l'on devrait remettre très vite à sa place
pour reprendre ce que cela nous a retiré : ces étincelles
du regard, ce sourire de tous les instants, cette pulsation sourde, et
toutes les couleurs qui accompagnent, oui, ces couleurs qui me manquent
tellement maintenant. Même l'air que je respire a perdu sa lumière.
Au milieu de la côte, je me suis arrêté pour reprendre
mon souffle. Accoudé au parapet, je regarde la ville et le sang
gris de ses artères. Sa rumeur sourde ne m'apprend rien de plus.
Quelques échafaudages, ça et là, occultent on ne
sait quoi. Peut-être un affront architectural à l'ordre établi,
qu'il est préférable de gommer de cette façon. Mais
comment fait-on pour vivre ici ? Y vient-on seulement pour y enterrer
son argent ? Que reste-t-il après l'heure de fermeture officielle
?
Soudain, plus bas, le wagon du funiculaire surgit d'entre
les murs et affronte avec vacarme une rampe métallique qui le mène
au sommet de la colline. Il donne l'impression de s'être évadé
de la gangue des lourds bâtiments dont il s'est extrait en les biffant
du vif coloré de sa peinture. L'animal de métal trop rouge,
trop criant, trop incliné, trop paradoxal, se cabre de toute sa
mécanique contre la masse qu'il affronte et qui s'est ramassée
tout autour de lui en un seul bloc de béton et d'acier. Quelle
bêtise de duel. Le petit wagonnet du funiculaire est vide. Complètement
vide. Dans la rue, une voiture jaune surgit. Le véhicule est le
seul de la rue à ne pas protéger ses occupants des regards
extérieurs à l'aide de vitres fumées. Et pour cause
: il est vide, lui aussi. J'en reste figé de stupeur, ne sachant
plus quoi penser. Riposte de l'ombre face à la couleur ?
.../...
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