Cinépoème : Rivière

BB-riviere

Là-bas, au milieu du pré, coule la rivière. C’est une rivière bondissante, une jeune rivière à l’humeur gaie. Dans les bras d’ombre qu’allonge le bocage, il soulève le barbelé pour moi, puis l’enjambe. Je passerai sans trembler devant les vaches, et, peut-être le taureau, je ne dirai pas que ma botte gauche me coupe le mollet. Je serai silencieuse jusqu’au bout de sa pêche, jusqu’au peut-être de la nuit. J’aime être avec lui, dans le murmure de la rivière, que strie régulièrement le sifflement de la ligne. Nous suivons tous deux des yeux la course de la mouche à la surface de l’eau et, quand elle s’enfonce, mon cœur se serre. Il faut qu’il gagne, il ne faut pas qu’elle meure. Et pourtant la voilà, maintenant, la petite bête d’argent qui danse sa mort au bout du fil. Je tournerai la tête quand il l’attrapera et, d’un coup sec, la tuera. Un peu plus tard, quand il ne sera plus que le point rouge de sa cigarette dans la nuit, nous rentrerons. J’ai dix ou onze ans et nul besoin d’un autre héros que lui.

 

Brigitte Bardou

Inspiré par le film « Et au milieu coule une rivière » de Robert Redford (1992)

© Lisière et les auteur(e)s – 2025