Venise

Dans cette nuit de printemps, les claques de la pluie transforment les canaux en champs de batailles aquatiques.

L’eau surgit de partout, s’attaquant à tous les interstices pour ressortir un peu plus loin, colorée des terres et des poussières qu’elle a ravies aux moindre recoins des murs et des rues. Puis, gonflée de ses conquêtes, elle traverse le quai pour enfin rejoindre les eaux du canal.

L’eau conquérante finit de prendre possession d’une cité dont les habitants, y compris les chats, se terrent à la première absence du soleil. Les nuits sont peuplées d’ombres livrées à elles-mêmes. Dans l’obscurité ainsi rendue silencieuse du bruit des hommes, le vacarme des gouttes sur l’eau s’oppose à celui des gouttes sur la pierre. Le vent tempétueux s’en distrait en jetant les unes contre les autres par vagues d’assaut successives. Les cieux noirs se pressent pour déverser leurs torrents imprécatoires. Dans la ville éteinte, l’eau monte doucement.

Grande masse sombre enchâssée entre une ruelle à ne pas jouer des bras et un large canal, le palais attend le retour des fastes anciens. Son parvis moussu plonge dans le canal, prêt à accueillir l’embarcation tant espérée pour diriger son occupant vers les grands vantaux au bronze corrodé. Passé ceux-ci, les boiseries du couloir se devinent à peine derrière le drapé des tentures aux reflets pourpres. À droite, une porte donne sur le salon où le lourd lustre de cristal frissonne à chaque fois qu’elle s’ouvre. Les meubles laissent deviner leurs formes sous des draps gris de poussière. Seule, dans un cadre largement doré accroché sur le mur opposé, une peinture de l’école du Canaletto ouvre le regard sur la lumière d’un lointain jour de fête. Plus loin, dans le fond, un miroir piqué ne retient plus aucun reflet.

Isadora, étendue par terre dans l’obscurité du salon, pleure en silence. Les larmes glissent doucement sur ses joues pâles, puis tombent sur le sol de marbre, seules, perdues, comme à l’écoute de leurs sœurs qui se déchaînent dehors tout autour puis s’enfuient en rigolant. Elles n’osent pas les rejoindre. Peut-être par discrétion, par respect de la souffrance de la jeune fille qui les a fait naître, mais peut-être aussi parce qu’elles ont peur de leur différence, de ce perlé au goût de sel, de cette tiédeur qui se dissipe lentement sur le pavement glacé. L’une d’entre elles finit enfin par s’éclipser doucement pour suivre son destin par une fente du vieux marbre fissuré. De cette désertion, Isadora n’en a cure, pas plus que des offensives de toute l’eau du monde. Serrée dans sa longue robe claire, elle sanglote. Elle a froid.

Les vitres de la fenêtre haute vibrent sous les agressions conjuguées du vent et de la pluie. Déjà le mur, au coin, montre les taches sombres de son abandon à l’humidité qui s’infiltre.

Le vieux palais connaît bien cet affrontement incessant entre le solide et le liquide : depuis le temps! Il est un chicot du rire fou de ceux qui ont ainsi nargué à la fois la mer et les hordes de leurs ennemis. Ses gencives de bois pourrissent lentement, dessous, dans la vase, mais lui seul le sait, et les courbures de ses murs qui en résultent pourraient encore passer pour les gonflements de son orgueil. L’eau monte lentement, et le bâtiment lui abandonne à regret quelques parcelles.

Dans le salon, les vieux meubles se ramassent dans l’ombre. Par terre, non loin d’Isadora, le vieux sol de marbre reprend par endroits le brillant poli de sa jeunesse, puis il s’anime sous l’avancée des eaux. Le vieux bâtiment frémit. L’eau coule. La nuit s’impatiente.

Au petit matin, le soleil risque enfin un éclat de lumière gênée. Bien vite il la porte sur la petite ruelle, non loin du grand pont de bois. On pourrait penser qu’il cherche à excuser sa légèreté en s’acharnant à sécher une goutte sur le visage de pierre sculpté dans le mur. Mais était-ce seulement une goutte ?

Un morceau de crépi, soudain, se détache et tombe par terre.

© Lisiere et l’auteur 2021