Ma grand-mère Soy
La rue ne sentait rien, semblait pleine de bruits derrière mes pas. Je ne prenais jamais l’impasse. Celle qui, de la Grand-Rue passait sous les maisons et au-dessus des égouts. Après Madame Baude derrière ses carreaux, je traversais le couloir en fermant les yeux, sans frôler les murs.
Dans la cour, la lumière était différente, c’était dehors et ça ne l’était pas. Elle aurait joué du piano à mon arrivée, mais il y avait bien longtemps. Elle avait mis simplement une blouse par dessus celle des jours.
Dans le fauteuil, je caressais ses chats disparus. Les morts sont des cailloux dans la chaussure. Elle sortait la grenadine du grand placard, m’offrait ses cachets et me racontait la promenade. Il faut longer la Sereine, passer le Pont-qui-Bruie. Je regardais les vases vides sur le rebord de la fenêtre. Et prendre le chemin à gauche jusqu’au Clos. La petite cabane est en ruine, le jardin plein de fleurs, de framboises. Je donnais du bout des doigts de la confiture aux chats. Et un beau cerisier, ou un pommier peut-être. Personne n’y est jamais allé. Avant personne ne passait la rivière. Elle était trop violente. L’arbre qui faisait rire les filles la rendait mauvaise. Et les belles aiment rire. Un jour de grosse crue, elle s’est vengée la rivière. Mais l’arbre pétrifié gémit. On dit qu’il bruit pour oublier.
Laquelle de nous deux inventa l’arbre aux cent rires ? Puis l’histoire des noisettes qui rendent belles si elles ne vous ôtent pas le sommeil. Et puis celle de la nuit où il suffit de n’être pas rentré de promenade pour aux ombres toujours dire la même histoire.
© Lisiere et l’auteure 2025