L’absence

ER-labsence

L’absence

      On la refuse. On ne veut pas en entendre parler (on se bouche les oreilles et on parle plus fort qu’elle). On s’écarte de peur qu’elle ne nous touche. Car elle fige sur place, l’absence. Une méduse. On ne la voit pas clairement entre deux eaux, mais on sait qu’elle est là, qu’il est probablement trop tard. On s’en est approché sans soupçon, avec la volupté du nageur plein d’assurance.

     Mais déjà, on perd pied. La pente est abrupte. Les sables gagnent en inconsistance. Et quand on ouvre la bouche pour crier, la situation ne fait qu’empirer. Il arrive un moment où, à force de ravaler et de recracher l’eau salée, on suffoque. La fin semble proche et les regrets s’agitent.

     Alors, on doit se décider. Vite. Le manque d’oxygène est intolérable. Poumons et cœur dans un étau. Gestuelle incontrôlée pour rester à la surface, l’œil irrité accroché au ciel. La gueule ouverte comme un poisson hameçonné. On doit choisir entre mourir du venin en s’époumonant à la surface, ou bien risquer le tout pour le tout : prendre une goulée d’air et plonger. Accepter de garder la tête sous l’eau. Avancer vers les filaments. Les transparences. Oser les affronter en ouvrant grand les yeux. Mesurer la taille du danger. Risquer sa peau qu’aucune combinaison ne protège. Et dans cet entre-deux eaux, découvrir la délicatesse aérienne des jupons blancs, les diodes bioluminescentes au centre. Toucher du doigt l’élasticité plastique. Une vie pélagique. Silencieuse. Surprenante.

      À l’endroit même où l’on pensait périr de l’absence, on découvre une fiction. Là où l’on croyait étouffer, on trouve une inspiration. Alors qu’on pensait s’absenter du vivant, on se surprend à l’observer. Une Gorgone médusante, a priori. En vérité, une présence substantielle.

© Lisiere et l’auteur 2025