Lisbonne

Le « Largo dos Tregueiros » occupe dans Lisbonne un espace comparable au mouchoir de poche pendant sous une fenêtre au premier étage du N° 14 dont la façade est écaillée comme un vieux lézard en train de muer. Plaqué le dos contre une étroite portion de mur, coincé entre la porte d’entrée et la fenêtre aux volets prudemment fermés, un garçon noir attend, les bras légèrement écartés, le shoot d’un de ses camarades dont l’angle de tir sera forcément restreint, vu la place que semble occuper une voiture garée dont on ne perçoit que le bout d’une aile. Qu’importe, l’enjeu est visiblement de taille et rien ne viendra dissiper la concentration du jeune gardien de but, dont la posture traduit son hésitation entre couvrir la largeur du but ou garder les mains proches de la figure, au cas où… Mais le ballon de football aura bien d’autres cibles à se mettre sous le cuir, comme par exemple ce morceau de crépi à faire tomber, et pourquoi ne pas tenter un carreau de la fenêtre du premier étage, ou sinon, par un rebond malin, aller percuter la belle carrosserie pour filer ensuite dans la pente vers les grandes places de la ville basse.

Ce petit monde d’incertitude lové dans l’instant n’échappe pourtant pas à certains regards tapis derrière les vitres sales. Il n’est pas une fenêtre non occultée de cette auguste façade qui ne soit occupée par une silhouette chétive toute prête à se transformer en Érinye rameutant ses sœurs afin de fondre sur le malheureux goal si jamais le ballon se prenait à faire des siennes. Rude destin que celui du petit bonhomme aux mains écartées, s’il savait seulement. Mais il n’en a cure : dans sa tête, tout l’Estádio da Luz  avec son public du Benfica retient sa respiration dans l’attente de l’exploit.

Dans le vieux quartiers de la ville, non loin du « Largo dos Tregueiros » et de ses émois sportifs, des bâtiments se sont fermés au monde et à ses lumières. Les rectangles de briques rouges tranchent sur les vieux murs noirs et décrépis. Quelques touffes vertes tentent de donner au moins une touche de vie aux balcons fermés sur le néant, absurdes vestiges de tant de soirées passées à humer le bon air, accoudés à la rambarde, saluant les voisins d’un geste nonchalant. Pas une fenêtre, pas une ouverture qui n’ait échappé au scellement des briques dont certaines quadrillées daignent laisser passer un peu d’air dans les pièces abandonnées. Seule une porte d’entrée, derrière, semble être restée intacte, bien vaine échappatoire dans cet espace anéanti. Comble du cynisme citadin, au pied du mur d’angle, trophée de la modernité, un téléphone public en parfait état, jaquette et casquette d’alu brossé, se tient disponible à tout appel. Mais pour qui encore pourrait sonner ce glas ?

© Lisiere et l’auteur 2021