Prague

Je ne sais ce qui fait ce pont magique. Laissons la ville, elle ne compte pas.

Mais pourquoi ce pont ?

Ses statues noires, obscures, se penchent sur mon passage, comme sur tous ceux qui ont franchi le fleuve. Elles semblent m’accompagner tout au long, et je sais qu’elles attendront mon retour.

J’ai arpenté ce pont lorsqu’il était désert, blanc de neige, gris de brouillard et de suies. Le traverser était affronter l’inconnu, l’ultime. En ces temps, il était volubile des murmures du vent glacé et de l’eau qui coule, là-bas, dessous.

D’autres jours aux soleils estivaux, il m’a brûlé les pieds avant de les caresser dans le tiède vibrant d’une nuit étoilée. La fête y faisait alors rage d’explosions joyeuses. À ces moments, il restait immobile, se penchant avec bienveillance et gravité sur la foule bruyante qui le parcourait, sur ces vicissitudes de vies quotidiennes.

Mais pourquoi suis-je donc tant passé sur ce pont ?

Déjà des cris retentissent depuis le fond des temps, puis s’évanouissent.

Déjà résonne sous ses arcades de pierre la véhémence des flots emportés par les crues.

Bientôt retentit le pas lourd des statues sur fond de prières marmonnées.

Bientôt sonnent les pas scandés des tortionnaires, puis la fureur silencieuse et meurtrie.

Alors les explosions ne sont plus joie.

Alors les murs sales éclatent et se trouent.

Encore ruissellent les ruelles vers le pont vénérable, et le sang dans les caniveaux.

Encore s’écoule l’eau de fonte du givre gris et l’ombre qui la pousse du pied.

Des stèles gravées vacillent dans les siècles sous la garde de hauts murs silencieux.

La foule est partie se rejoindre là-bas, sur la grande place, acclamant sa nouvelle lubie : la liberté.

Cette folie que tu réclamais tant lorsque nous tentions éperdument de vivre ensemble, de vivre, tout simplement.

Le vieux pont écoute. Ils reviendront.

Dans la joie, dans la souffrance, ils reviendront.

Il le sait, lui, le vénérable, l’indestructible, le fils du levant et de l’occident, le frère des clochers aériens, le neveu de l’écrasante forteresse aux pavements torturés. Ils repasseront la porte de la tour.

Peut-être éviteront-ils avec crainte des corps exposés à leurs regards…

Peut-être n’y en aura-t-il pas, cette fois-là.

Peut-être aussi n’y aura-t-il personne pour t’empêcher de te jeter dans la Moldava glacée, un soir d’hiver tel que celui durant lequel je t’ai croisée.

Le temps est insaisissable, et l’histoire.

Venez, venez, brave gens.

Craignez les flots et le divin.

Venez à lui.

Passez entre les statues noires qui vous élèvent en cachant des secrets que vous ne voudriez connaître.

Passez, sereins, de l’est en ouest, et puis revenez.

Retournez dans vos mansardes lugubres, dans vos salles hautes où les lustres ruissellent, dans vos caves enfumées striées de violons, de vin des collines, et de bière sauvage et blonde.

Riez, criez, chantez, et puis silence !

La brume s’est levée, le froid abattu.

Des ombres spectrales longent le parapet, guettant le vent lointain qui viendra tout emporter.

Et toi, reviendras-tu ?

© Lisiere et l’auteur 2021